Je n’ai jamais cessé d’être une voyageuse. Parfois je quitte tout pour quelques semaines, et je m’envole vers une destination inconnue, à défaut d’être forcément lointaine. Parfois j’enfourche juste mon vélo et je pédale jusqu’à la forêt pour me plonger dans son royaume l’espace de quelques heures, marchant sans destination, à la fois perdue et retrouvée. Je voyage aussi au travers des pages d’un roman ou des notes d’une chanson. Je voyage parfois simplement au détour d’une discussion avec un ami. Voyageur, c’est avant tout un état d’âme, le désir incessant de repousser les limites de l’établi, la curiosité dévorante qui guide nos décisions de vie. Lorsque je ferme les yeux et que j’essaye de faire la paix avec moi-même, lorsque je refuse de me contenter des ombres projetées par la vie sur le mur de mon conditionnement, je voyage. Il y a des voyages qui requièrent un sac-à-dos et de bonnes chaussures. Mais certains voyages, peut-être les plus importants, se déroulent au cœur de nous-même. Voyages intérieurs.

Vous pouvez bien vous rendre à l’autre bout du monde, vous cloîtrer dix jours dans un temple bouddhiste ou traverser le Sahara à pied ; si vous restez immobiles à l’intérieur de vous-même, peu désireux d’explorer les recoins de votre âme, vous passerez à côté du véritable voyage, celui qui vous permettra de récolter le fruit de toutes vos expériences.

Voyager à travers le monde m’aide à voyager à l’intérieur de moi. L’inverse est également vrai. Si je n’avais pas appris à regarder en moi pour trouver mon courage, je ne serais pas aujourd’hui à l’aube de mon plus grand périple. Je continuerais à me contenter d’une existence détachée des besoins du cœur, et je vivrais encore chaque voyage comme une fuite d’un insoutenable quotidien. Quand on fuit, on court, on ne regarde pas où l’on va. Les expériences passent à travers nous comme des fantômes, passé le choc de l’instant, elles disparaissent. Est-ce que je fuis aujourd’hui ? Non. Vous m’entendrez bien sûr tenir des discours peu élogieux sur la société, et sur mon profond désir d’y contribuer le moins possible. C’est vrai, mais je ne la fuis pas pour autant. Je reconnais son existence, je reconnais que même sur la route je croiserais son chemin, et que même à moindre mesure, je devrais me reposer sur certaines de ses bases. Je refuse seulement aujourd’hui d’être définie par elle, d’adopter la forme standard à laquelle j’avais auparavant accepté de me conformer. Loin de fuir, j’écoute pour la première fois les aspirations de mon âme et je choisis de marcher main dans la main avec elle. La fuite, c’était avant ; je me fuyais moi-même, en m’étouffant dans une routine sécurisante et robotique.

J’ai appris à ne plus juger les choix d’autrui, car à chaque individualité la vie qui lui convient. Néanmoins je reconnais avoir beaucoup d’admiration pour ceux qui rejettent le moule, même partiellement, et qui choisissent de prendre en main leur humanité au lieu de la confier à un système. Tous ceux qui font le choix de se libérer et de vivre en harmonie avec leur nature, sont à mes yeux des voyageurs. Ce qui me libère, ce qui me rend mon humanité, ce n’est pas de faire le tour de monde. C’est d’avoir choisi de dire « oui » à une voix qui résonne en moi depuis toujours, et que je me forçais à ignorer.

J’admire ceux qui disent oui. Ceux qui embrassent leurs aspirations et s’inventent une vie qu’ils ne veulent plus jamais fuir.

Ces gens-là brillent d’un feu dont la beauté n’a pas d’égal.

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